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illustration mai 68 La commémoration, en France, du quarantième anniversaire des journées de mai 68 a été l'occasion d'une profusion éditoriale inattendue. Ironie du sort (ou principe de réalité ?), une éclosion anti-consommation spontanée, éruptive et bon enfant est rattrapée (et récupérée...) 40 ans plus tard, par la marchandisation outrancière et écoeurante qu'elle rêvait d'éradiquer.

 

Globalement, le lecteur ne perd pas grand-chose à ignorer l'effervescence commémorative : il s'agit essentiellement, (et parfois sous la plume des figures les plus emblématiques du mouvement de mai) de nous convaincre d'oublier ces utopies d'un autre âge, et de nous convertir docilement à l'idéologie dominante.

 

Alors à quoi bon en parler ici ?

  

Afin de saluer l'initiative du journal Pilote (mâtin, quel journal !) qui profite de cette occasion pour « s'amuser à lancer un pavé » (affirme la couverture). Pilote, on s'en souvient, est un mythique magazine français de bande dessinée, le plus représentatif de la décennie 60-70. Créé sous forme hebdomadaire le 29 octobre 1959, il est devenu mensuel en juin 1974, pour s'arrêter définitivement en 1986. Définitivement ? Voire...Car le « journal qui s'amuse à revenir » a, depuis cette date, fait paraître trois numéros spéciaux : le 19 juin 2003 (pour l'été de la canicule), en septembre 2004 (pour Noël), et donc en mai 2008 (« numéro exceptionnel pour un drôle d'anniversaire » sous deux couvertures différentes).

  

Dans cette dernière livraison, 60 auteurs de BD réinventent mai 68 : des anciens, « déjà là » à l'époque (Gotlib, Cabu, Fred, Lauzier...), et des p'tits jeunes qui « n'ont pas connu ça » (Zanzim, Larcenet, Dormal, Charb, Diégo Aranéga...). La confrontation est édifiante, instructive, et révélatrice...du temps qui a passé. Jetez-y un coup d'œil, vous passerez une bonne heure entre nostalgie et franche rigolade.

  

Dargaud, éditeur de ce numéro spécial de Pilote, profite également de cette occasion pour proposer, sous une reprise ironique d'une injonction présidentielle « LIQUIDONS MAI 68 ! », une sélection de 6 titres de BD (« le meilleur de l'esprit de mai 68 »), en édition originale et tirage limité. On y trouve un album des aventures potagères du concombre masqué (Mandrika), un recueil du génie des alpages (F'Murr), un volume de Philémon (le naufragé du « A », de Fred), une rubrique-à-brac (Gotlib), une des « tranches de vie » de Lauzier, et enfin une « salade de saison » de Brétecher.

  

Hormis peut-être les deux derniers (et encore...), il est frappant de constater que ces albums n'ont pas de réelle conscience politique, aucune vocation de critique sociale, aucune dimension révolutionnaire. La subversion, si subversion il y a, est dans l'esprit : iconoclaste, décalé, absurde, fin, drôle, allusif, et surtout poétique. Leurs auteurs ont eu une façon très personnelle de participer au mouvement de 68 : en proposant de vivre, l'espace d'une lecture, dans un univers différent, onirique, sentimental, attachant et nostalgique. En rendant visible la féerie des jours ordinaires, en incarnant la poésie du quotidien.

  

La BD ensuite deviendra combat, dénonciation ou témoignage : mais plus jamais elle ne s'égarera sur ces sentiers minuscules et inutiles. Inutiles... Voilà le vrai combat (gagné celui-là) de mai 68 : rendre tellement indispensables des choses inutiles. Comme un pied de nez au bel aujourd'hui. Lisez, vous comprendrez. Ne liquidons pas  ce mai 68-là...

 

                                                                                                               

Denis LLAVORI

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